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26.11.2007
[Livre] La ferme des animaux, de George Orwell

1984 est passé à la postérité en tant que métaphore symbolique, en devenant une année -ou plutôt un titre- que l'on écrit aujourd'hui comme un réflexe sur les pancartes des manifestations protestant contre des mesures gouvernementales jugées liberticides.
Or, plusieurs années auparavant, George Orwell avait publié un premier ouvrage à portée politique, qui s'inscrit dans cette même réflexion anti-totalitaire. Injustement moins connu, paru en 1945, ce livre mérite tout autant d'être lu. Il s'agit "La ferme des animaux".
D'un pessimisme déterministe dont la froideur implacable ne semble accorder aucun espoir au lecteur, ce court roman capte avec la simplicité désarmante de la fable les dérives d'un système. Avec en point de mire évident, l'URSS.
Un certain 21 juin eut lieu en Angleterre la révolte des animaux. Les cochons dirigent le nouveau régime. Snowball et Napoléon, cochons en chef, affichent un règlement :
"Tout ce qui est sur deux jambes est un ennemi. Tout ce qui est sur quatre jambes ou possède des ailes est un ami. Aucun animal ne portera de vêtements. Aucun animal ne dormira dans un lit. Aucun animal ne boira d'alcool. Aucun animal ne tuera un autre animal. Tous les animaux sont égaux."
Le temps passe. La pluie efface les commandements. L'âne, un cynique, arrive encore à déchiffrer:
"Tous les animaux sont égaux, mais (il semble que cela ait été rajouté) il y en a qui le sont plus que d'autres".
Critique :
Plus accessible que 1984 par la simplicité du style et la brièveté du récit, George Orwell nous livre une démonstration implacable, toute aussi pessimiste et efficace, qui permet une analogie facile avec la dérive progressive que connut l'URSS. Des soubresauts révolutionnaires à l'instauration de la nouvelle société, en passant par les difficultés de l'instauration du nouveau gouvernement, l'auteur reproduit des luttes de pouvoir familières, dans le cadre fictif d'une ferme qui lui permet de livrer un plaidoyer anti-totalitaire, véritable incarnation des lendemains de révolution qui font déchanter.
Il serait réducteur de limiter la portée de La ferme des animaux en un réquisitoire contre l'emprise stalinienne en URSS. Plus généralement, plus profondément, ce livre est un vibrant pamphlet dénonçant la perversion et le détournement des idéaux originaux d'une révolution, mettant en scène leur substitution progressive par des dogmes désincarnés, étiquettes vides qui s'effritent. Au fil des pages, l'auteur expose, de façon implacable, la faillite morale d'une révolution populaire, suivant un schéma, dont la répétition tenace à travers l'Histoire ne saurait le cantonner à la seule révolution russe. Il s'agit finalement d'un clairvoyant récit de politique-fiction, qui n'a de fictif que ses personnages, animaux de la ferme, figures confortablement anonymes, derrière lesquels le lecteur replace, sans peine, de lui-même, pour chacun -du Cochon Napoléon à Snowball-, des figures historiques.
Le travestissement du roman politique dans le format d'une fable, en situant l'action dans une ferme, n'entrave en rien l'efficacité de la démonstration. Au contraire, par cette déshumanisation artificielle autant qu'excessive, George Orwell confère une dimension supplémentaire à son récit. Détachée de toute référence directe à la réalité, mais s'en inspirant constamment, l'histoire se change en symbole d'un schéma de dégénérescence immuable.
La ferme des animaux, par son vase-clos, est une contre-utopie. L'auteur y condamne avec force la croyance dans la perfectibilité artificielle d'une société, dans le remodelage d'un "être nouveau", produit artificiel d'un système de pensées. En contraste avec la légèreté apparente du cadre de l'histoire, ce roman laisse un arrière-goût très amer au lecteur. Le pessimisme d'Orwell y ressort à chaque ligne, conférant à son récit un caractère inévitable, qui ne laisse guère de place à l'espoir. Les dérives stigmatisées avec une telle clarté peuvent-elles être évitées ? Si l'auteur, comme dans 1984, cherche à susciter la réaction du lecteur, il n'esquisse aucune possibilité d'alternative ; mais initie et provoque indubitablement la réflexion.
Parabole pessimiste et clairvoyante, glaçante et réfléchie, ce réquisitoire implacable qui dissèque méthodiquement les rouages de la dérive totalitaire d'une révolution mérite une lecture attentive, qui est pleine d'enseignement.
13:15 Publié dans Aventures livresques | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : la ferme des animaux, george orwell











Commentaires
Un classique, et un incontournable (et qui n'est quand même pas si méconnu que ça, enfin j'ai pas l'impression en tout cas...). Une fable remarquablement pertinente, qui se lit tout seul, et d'une profonde noirceur sous un abord plus léger, et même souvent drôle (humour noir et rire jaune, d'accord...), que "1984", dont il est un complément des plus intéressants. Ceci dit, les thématiques ne sont pas tout à fait les mêmes ; plus que l'étude des mécanismes du totalitarisme, c'est ici davantage, comme tu le remarques très justement, le détournement des idéaux révolutionnaires qui est mis en avant, avec son cortège d'hypocrisies et de petitesses. Et si les allusions à l'URSS sont particulièrement flagrantes (Trotski, le pacte germano-soviétique, etc.), le propos doit bien être envisagé de manière plus générale.
Si tu ne l'as pas déjà lu (?), je te conseillerais bien un troisième ouvrage d'Orwell, bien différent mais tout aussi passionnant, "Hommage à la Catalogne", qui rapporte son expérience en tant que membres des Brigades internationales (du POUM, plus précisément) lors de la guerre d'Espagne. Le regard particulièrement lucide qu'il porte sur l'attitude de l'Union soviétique et des Staliniens dans cette affaire garde aujourd'hui encore toute sa force, et est clairement à l'origine de "La ferme des animaux" et de "1984".
Un auteur passionnant, en tout cas, et qui a le bon goût de mépriser les "frontières" érigées un peu hativement par les amateurs d'étiquettes, que ce soit sur le plan littéraire ou sur le plan politique. A lire et à relire.
Merci pour cette note sur ce livre remarquable et intemporel.
Ecrit par : Nébal | 26.11.2007
Je connais de nom et par des commentaires extérieurs le troisième ouvrage que tu mentionnes, mais je n'ai jamais eu l'occasion de le lire. Cependant, tu éveilles ma curiosité en le présentant comme l'étape préalable dans la réflexion anti-totalitaire d'Orwell. Cela lui donne un intérêt supplémentaire.
Concernant la guerre d'Espagne, les romans que j'ai eu l'occasion de lire et qui m'ont marquée sont ceux écrits par Hemingway (Pour qui sonne le glas) et Malraux (L'Espoir).
Je vais rajouter celui d'Orwell sur ma liste de lectures prochaines (même si en ce moment, c'est assez compliqué).
Et merci pour ce commentaire enrichissant (qui me rassure en un sens : on a la même approche de ce livre et sa force).
Ecrit par : Heather | 27.11.2007
AAaah! je connais bien ce livre! il est dans ma bibliothèque, et même que je l'ai lu!! lol
Non mais je reconnais que c'est un bon livre, et il nous donne à réfléchir!
Je ne vais pas en refaire la critique,
Bravo et bonne continuation pour ton blog!
Ecrit par : Christelle | 28.11.2007
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