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28.11.2007

[Recherche] Les archives départementales

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J'ai retrouvé aujourd'hui un chemin familier, que je finirai sans doute par pouvoir suivre les yeux fermés. C'est celui qui conduit aux Archives Départementales. Étrangement, j'ai eu l'impression de renouer avec des réflexes naturels, des automatismes qui reviennent instinctivement. Certes, il y a eu ces quelques mois "off" où mes priorités étaient ailleurs : la tête à l'élaboration du projet de thèse, à l'allocation de recherche... et puis, d'autres bibliothèques, d'autres fonds, ont d'abord mobilisé mon attention.

Mais, une fois installée derrière mon ordinateur portable, près d'une fenêtre offrant en toile de fond des sommets enneigés qui se détachaient dans le ciel bleu, j'ai soudain mesuré à quel point cette atmosphère si particulière m'avait manquée. Si bien qu'étrangement, j'ai retrouvé avec plaisir les gestes, mais aussi les tracas, du quotidien aux archives.

Vous commencez votre journée par affronter les fameux et éternels bugs du capricieux système informatique qui égare la moitié de vos requêtes de documents. Vous entreposez ensuite vos affaires, manteau, écharpe et autres sacs dans le casier qui vous a été attribué, après avoir passé cinq minutes à convaincre la serrure que vous aviez en main la bonne clé. Puis, vous pénétrez dans la salle de lecture, jurant, grand Dieu, que cette fameuse trousse que vous venez de poser sur la table, ne contient évidemment- qu'une dizaine de crayons de papier. Aucun stylo, ni feutre en vue. Devant ces belles paroles responsables, l'archiviste de l'accueil se détend imperceptiblement. C'est ensuite l'attente rituelle des documents. Surtout si, comme moi, vous avez la fâcheuse habitude de toujours arriver au moment où l'archiviste vient de partir chercher les boîtes demandées dans la demi-heure précédente. Prenant votre mal en patience, vous allez alors siroter une boisson chaude, au premier étage, devant cette chère machine à café qui causera votre ruine. De retour en salle de lecture, il y a alors ce bref rush d'excitation comme vous vous installez. Il flotte un mélange indéfinissable de suspense et de curiosité lorsque vous ouvrez votre premier dossier, à la découverte de ce qui va constituer votre travail du jour.

e1cb40ac13eef79f69fc7d0a6f795016.jpg A la différence d'une bibliothèque, le silence ne règne jamais dans la salle de travail où tout le monde s'agite continuellement. Les habitués s'interpellent. Des débats d'historiens s'improvisent au coin d'une table. Les ventilateurs des ordinateurs portables ronronnent, tandis qu'en fond sonore, les machines pour lire les microfilms s'emballent, enroulant et déroulant leurs bobines, constamment à la limite de la rupture.

Au fil des semaines, des mois, les archives deviennent peu à peu un second lieu de travail. Ces mêmes têtes, croisées jour après jour, le personnel, mais aussi les autres chercheurs, deviennent familières, se transformant progressivement en étranges collègues de travail non officiels. Les liens se nouent autour de votre dose régulière de caféine ou du rapide sandwich de la pause de midi.

Finalement, il s'agit d'un étrange lieu hors du temps, porte entrouverte vers le passé, la mosaïque des pièces d'un puzzle qui ne demande qu'à être reconstitué.

J'adore.



Même si je suppose que seuls les historiens peuvent vraiment comprendre cette note, sachez que cela fait partie des moments où je prends conscience à quel point j'aime la recherche.

26.11.2007

[Turbulences sociales] Suite des chaotiques tribulations universitaires (et mes soirées du lundi)

(Suite du feuilleton)

Nous étions restés la semaine passée à l'aube d'un affrontement, aux faux airs de David contre Goliath, qui promettait de la tension, des heurts et des interventions de CRS. Si nous avons eu effectivement les CRS pour repousser les tentatives d'occupation des locaux, il faudra faire sans la mélo-dramatisation théâtrale pourtant annoncée à grand renfort d'invectives ordonnant que tous les étudiants soient à huit heures, demain matin, devant les locaux.
Si la confrontation apparaissait inévitable, la légitimité de l'intervention était devenue plus douteuse. D'un côté, avec 3600 voix, la consultation électronique avait réclamé la reprise des cours. Mais de l'autre, plus pernicieuse, l'AG avait voté, avec 3700 personnes qui se sont exprimées, le maintien du blocage jusqu'à mercredi prochain. Ces cent voix supplémentaires -dont il se murmure qu'elles sont regardées d'un air très suspicieux par certaines instances dirigeantes- sapaient dans l'oeuf tout tentation de justification démocratique d'une reprise des cours.

Voilà donc qu'il y a quelques heures à peine, la veille du bras de fer annoncé et attendu, la présidence de l'université se rétracta brusquement, dans un énième effet de manche, dont le jeu commence à être parfaitement maîtrisé. Préférant ouvertement miser sur un auto-essoufflement du mouvement (j'en profite pour préciser aux médias d'information glosant sur une "division" étudiante, qu'il n'y a, en réalité, jamais eu d'union en premier lieu : l'UNEF surfait maladroitement entre deux eaux depuis un mois, elle n'a jamais été derrière ce mouvement), la faculté se replie sur ses bases et appelle à une reprise pour seulement... jeudi. Une façon d'adresser une prière, autant à une hypothétique divinité qu'à ses étudiants, de façon à faire en sorte que le résultat de l'AG de mercredi lui soit favorable. 

Mais en guise de bouquet final, se profile à la fin de la semaine la venue (très attendue par certains -le sentiment n'étant sans doute pas réciproque) de notre ministre de l'enseignement supérieur, dont l'accueil promet d'être mouvementé. 

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PS : J'ai conscience de la légèreté volontaire du ton de ce billet, plus factuel qu'analytique. Il faudra m'en pardonner. Mais ce soir, je n'ai pas envie de polémiquer, simplement de prendre un peu de distance avec ce tourbillon aux faux accents de vaudeville. D'autant que la bibliothèque a annoncé, également juste avant sa fermeture, qu'elle ne serait pas ouverte demain...


Mais, heureusement, aujourd'hui, nous sommes lundi soir.

Qu'y-a-t-il donc de si particulier qui fait que chaque semaine, cette soirée est attendue avec une anticipation croissante ?
C'est que le lundi soir, c'est un embarquement garanti pour une heure tendue superbe de maîtrise scénaristiques et de jubilations comme seul le serial killer le plus emblématique du petit écran peut nous offrir. Mais oui, vous l'avez compris : c'est la saison 2 de Dexter.

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Et, foi de sériephile, Dexter fait ranger au placard le temps d'un épisode tous vos soucis actuels. 

J'en reparlerai avec détails, perspectives et analyses lorsqu'il sera venu le moment de dresser le bilan de cette saison 2. (Je vous conseille, en attendant, un détour enthousiaste sur le blog de la Sorcière). Mais...

Qu'est-ce que cet épisode 9 était grandiose.
Qu'est-ce que cette série est bluffante.
Wow. Qu'est-ce que j'y suis devenue complètement accro.

 

[Livre] La ferme des animaux, de George Orwell

"Tous les animaux sont égaux, mais (il semble que cela ait été rajouté) il y en a qui le sont plus que d’autres"

 

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1984 est passé à la postérité en tant que métaphore symbolique, en devenant une année -ou plutôt un titre- que l'on écrit aujourd'hui comme un réflexe sur les pancartes des manifestations protestant contre des mesures gouvernementales jugées liberticides.

Or, plusieurs années auparavant, George Orwell avait publié un premier ouvrage à portée politique, qui s'inscrit dans cette même réflexion anti-totalitaire. Injustement moins connu, paru en 1945, ce livre mérite tout autant d'être lu. Il s'agit "La ferme des animaux".

D'un pessimisme déterministe dont la froideur implacable ne semble accorder aucun espoir au lecteur, ce court roman capte avec la simplicité désarmante de la fable les dérives d'un système. Avec en point de mire évident, l'URSS.

Un certain 21 juin eut lieu en Angleterre la révolte des animaux. Les cochons dirigent le nouveau régime. Snowball et Napoléon, cochons en chef, affichent un règlement :
"Tout ce qui est sur deux jambes est un ennemi. Tout ce qui est sur quatre jambes ou possède des ailes est un ami. Aucun animal ne portera de vêtements. Aucun animal ne dormira dans un lit. Aucun animal ne boira d'alcool. Aucun animal ne tuera un autre animal. Tous les animaux sont égaux."
Le temps passe. La pluie efface les commandements. L'âne, un cynique, arrive encore à déchiffrer:
"Tous les animaux sont égaux, mais (il semble que cela ait été rajouté) il y en a qui le sont plus que d'autres".

Critique : 

Plus accessible que 1984 par la simplicité du style et la brièveté du récit, George Orwell nous livre une démonstration implacable, toute aussi pessimiste et efficace, qui permet une analogie facile avec la dérive progressive que connut l'URSS. Des soubresauts révolutionnaires à l'instauration de la nouvelle société, en passant par les difficultés de l'instauration du nouveau gouvernement, l'auteur reproduit des luttes de pouvoir familières, dans le cadre fictif d'une ferme qui lui permet de livrer un plaidoyer anti-totalitaire, véritable incarnation des lendemains de révolution qui font déchanter.

Il serait réducteur de limiter la portée de La ferme des animaux en un réquisitoire contre l'emprise stalinienne en URSS. Plus généralement, plus profondément, ce livre est un vibrant pamphlet dénonçant la perversion et le détournement des idéaux originaux d'une révolution, mettant en scène leur substitution progressive par des dogmes désincarnés, étiquettes vides qui s'effritent. Au fil des pages, l'auteur expose, de façon implacable, la faillite morale d'une révolution populaire, suivant un schéma, dont la répétition tenace à travers l'Histoire ne saurait le cantonner à la seule révolution russe. Il s'agit finalement d'un clairvoyant récit de politique-fiction, qui n'a de fictif que ses personnages, animaux de la ferme, figures confortablement anonymes, derrière lesquels le lecteur replace, sans peine, de lui-même, pour chacun -du Cochon Napoléon à Snowball-, des figures historiques.

Le travestissement du roman politique dans le format d'une fable, en situant l'action dans une ferme, n'entrave en rien l'efficacité de la démonstration. Au contraire, par cette déshumanisation artificielle autant qu'excessive, George Orwell confère une dimension supplémentaire à son récit. Détachée de toute référence directe à la réalité, mais s'en inspirant constamment, l'histoire se change en symbole d'un schéma de dégénérescence immuable.

La ferme des animaux, par son vase-clos, est une contre-utopie. L'auteur y condamne avec force la croyance dans la perfectibilité artificielle d'une société, dans le remodelage d'un "être nouveau", produit artificiel d'un système de pensées. En contraste avec la légèreté apparente du cadre de l'histoire, ce roman laisse un arrière-goût très amer au lecteur. Le pessimisme d'Orwell y ressort à chaque ligne, conférant à son récit un caractère inévitable, qui ne laisse guère de place à l'espoir. Les dérives stigmatisées avec une telle clarté peuvent-elles être évitées ? Si l'auteur, comme dans 1984, cherche à susciter la réaction du lecteur, il n'esquisse aucune possibilité d'alternative ; mais initie et provoque indubitablement la réflexion.


Parabole pessimiste et clairvoyante, glaçante et réfléchie, ce réquisitoire implacable qui dissèque méthodiquement les rouages de la dérive totalitaire d'une révolution mérite une lecture attentive, qui est pleine d'enseignement.

25.11.2007

[Série] Pushing Daisies : un petit bijou sucré à savourer

Parmi les nouveautés de la rentrée 2007, une série se détache particulièrement du lot. Au fil des épisodes, d'une fable curieuse aux faux airs burton-iens (pour l'épisode d'Halloween, elle s'offre d'ailleurs le luxe d'un hommage à Sleepy Hollow), assaisonnée d'une touche d'enquêtes policières aux péripéties encore plus étranges, elle est devenue un des rendez-vous les plus attendus de la semaine. J'anticipe déjà avec crainte le moment où la grève des scénaristes (il y a vraiment des mois, votre vie entière ne tourne plus rond) va mettre fin à la diffusion. Seulement neuf épisodes produits à ce jour, et sept déjà diffusés. Cruelle période de manque en perspective.

Car Pushing Daisies est une lueur en ce sombre mois de novembre. Elle offre une parenthèse de 40 minutes dans un univers aux couleurs chatoyantes, aux dialogues rythmés et enlevés, au style inimitable délicieusement réconfortant.  Elle s'est peu à peu installée comme un refuge qui permet au téléspectateur de retrouve son ambiance chaleureuse, chaque semaine, avec un profond plaisir. J'adore cet univers improbable, dans lequel flotte un sentiment d'irréalité, sorte de conte de fée moderne, assumant parfaitement son rôle.

Pushing Daisies ne saurait se réduire à son seul synopsis de départ. Ned, jeune homme, pâtissier qui gagne sa vie en concoctant des tartes pour son propre restaurant, collabore occasionnellement avec un détective privé, Emerson, pour résoudre des enquêtes de meurtre. Car Ned a un talent particulier : il peut ramener les morts à la vie pendant une minute. Soixante secondes, et pas une de plus, ou quelqu'un d'autre mourra. S'il retouche le ressuscité une seconde fois, ce dernier décédera alors définitivement. Mais sa routine est bouleversée quand il retrouve son ancien amour d'enfance, Chuck, victime d'un meurtre qu'Emerson veut résoudre. Il ne peut se résigner à la toucher une seconde fois et la ramène ainsi de façon permanente dans le monde des vivants. Chuck s'immisce dans la vie de Ned, tant au restaurant que dans les enquêtes policières. Une étrange relation se met progressivement en place entre les deux jeunes gens, une histoire d'amour qui serait parfaite... excepté que Ned ne peut toucher Chuck une seconde fois, où elle serait morte pour toujours.

Un des atouts de Pushing Daisies réside sans conteste dans cette galerie de personnages, aussi attachants que très différents, qui gravitent autour de Ned. Chi McBride (Boston Public), qui interprète Emerson, pourtant loin d'être un inconnu, est pour moi une révélation, car j'ignorais qu'il pouvait jouer avec un tel brio la comédie, et incarner un personnage aussi décalé, détective privé en quête de primes, mais qui nous gratifie constamment de remarques tellement jubilatoires. Kristin Chenoweth (A la Maison Blanche) est également une pépite à l'écran, nous offrant des interludes chantés dont elle a le secret. 

Pushing Daisies est tout simplement une sucrerie à consommer sans modération qui alterne avec bonheur les genres, marie les tons et bouscule les références. Les dialogues parfaitement ciselés jouent avec les émotions des personnages et des téléspectateurs. Un instant, comédie légère versant tant dans un joyeux burlesque improbable que dans un humour plus subtile, grâce aux commentaires que distille méthodiquement un Emerson pragmatique, tellement convaincant dans son rôle de détective privé ronchon. Puis, l'instant d'après, la série se transforme en une jolie romance de roman à l'eau de rose, délicieusement fleur bleue tout en évitant les excès. Maniant avec habileté une naïveté touchante, elle vous fera étrangement fondre devant les scènes illustrant l'amour impossible de Ned et Chuck. Ensuite, dès la minute suivante, les scénaristes s'amusent à reprendre à leur compte les codes d'une série policière improbable, mobilisant tous les personnages pour s'efforcer de résoudre l'enquête sur le meurtre de l'épisode. Enfin, cerise sur le gâteau. Pour troubler un peu plus les lignes, Pushing Daisies octroie quelques minutes d'hommage aux comédies musicales... Et tout ce joyeux mélange, de genres, de tons, se marie si naturellement, qu'il plonge le téléspectateur avec délice dans un univers où le moindre détail apparaît travaillé. Il est rare de croiser des décors et des dialogues aussi aboutis.

La série prend peu à peu ses marques et trouve rapidement son rythme de croisière. A consommer sans modération !

Si vous n'y avez pas encore goûté, visionnez la preview pour un bref aperçu : 

 

Lectures complémentaires :
Ma review du pilote
Les reviews épisode par épisode de Tao 

24.11.2007

[Perle] Avant 1789, le néant...

C'est dans ces moments-là où on songe qu'il manque sans doute une étape dans l'apprentissage de l'Histoire au lycée...

Je corrige depuis deux jours les copies de dissertation d'étudiants de première année après le bac (supposés, théoriquement, avoir un bagage minimum de culture "générale"), et je reste proprement effarée devant certaines affirmations qui reviennent dans de très nombreuses copies.

Ainsi, j'ai pu croiser au détour des pages :

- "En dépit de Saint Louis et son chêne, la justice (comprendre : système judiciaire) est apparue en France avec la Révolution française"
Il y aurait eu une brusque poussée de tribunaux dans les campagnes françaises à partir de 1789.

- "La Révolution a permis de contrôler les tribunaux en mettant en place des cours d'appel"
En fait, il existait tellement de recours possibles devant des juridictions de différents degrés, de différents ordres, sous l'Ancien Régime, que la procédure en était excessivement complexe, nuisant à son efficacité. Si bien qu'il était coutume de dire que les poursuites judiciaires se terminaient "par la bourse ou la vie" -quand vous arriviez à cours de moyens financiers ou que vous décédiez...

- "Sous l'Ancien Régime, les vengeances privées remplaçaient toutes les formes d'application de la justice actuelle adoptées par nos sociétés"
En ces temps obscurs (et lointains), tout le monde s'écharpait pour un oui ou pour un non.
Quand même, c'est Clovis qui va être content. Déjà au début du VIe siècle, il imposait le recours aux tribunaux et l'abandon de la faïda (vengeance privée) en faisant rédiger la loi Salique...

- "Les révolutionnaires ont apporté la stabilité politique avec la séparation des pouvoirs"
Intéressante affirmation... Définissez la notion de "stabilité" ?
Et rappelez-moi incidemment combien il y a eu de constitutions/régimes différents en dix ans après 1789 ?

...
Correcteur après vingt copies :

Correcteur après trente copies : *craque nerveusement*


Il semblerait donc qu'avant 1789, ce soit le règne de l'obscurantisme intégral, de l'anarchie généralisée... En ces temps incertains et sauvages, point de salut, ni de société pacifiée.
Puis vint 1789 : la rupture, la révélation... La "sécurité" ?
 
C'est quand même triste de constater que cette image d'Epinal, quasi mythique, entretenue avant tout à des fins de propagandes politiques pendant un siècle et demi (si on prend en considération les campagnes de propagandes, entamées dès le XVIIIe siècle -sous l'impulsion de grands communicants comme Voltaire), reste ancrée avec ténacité dans l'imaginaire collectif. 

21.11.2007

[Musique] Zoom sur... Bahashishi

Propos introductifs (mise en garde!)
Inaugurer une catégorie "Musique" sur ce blog est sans doute un brin irresponsable, s'opérant aux risques et périls des visiteurs aventureux. Car si je pense être en mesure d'apprécier une série pour en livrer une critique plus ou moins éclairée, ou, à un dégré moindre sans doute, un livre, s'il est bien un domaine où mon ignorance confine à l'inculture, c'est le champ musical.
Que dire, si ce n'est que j'ai tendance à découvrir deux ans plus tard des artistes dont tout le monde fredonne les chansons depuis des mois, et en parallèle à me prendre de passion pour d'obscurs artistes dont personne -évidemment- n'a jamais entendu parler dans mon entourage... Mes amis sont unanimes à déclamer que je n'ai ni goût, ni oreille musicale, levant les yeux au ciel en écoutant mes contributions hésitantes, vaguement suicidaires, lorsque la conversation dévie sur la musique.
En clair, un gigantesque warning s'impose avant d'entrer dans cette catégorie.

Courageux lecteur, es-tu encore là ?
Si oui, à travers les billets de cette catégorie, tu trouveras finalement un peu tous les genres musicaux. En chansons françaises, j'ai surtout un penchant pour ce que certains appellent la "nouvelle scène française", même si les contours du genre ne m'ont jamais paru très clairs. En chansons venues de l'étranger, je cultive le défaut chronique (et sans doute malheureux) à tout percevoir à travers le filtre des séries. Illustration tragique : il n'y a que moi pour n'avoir jamais entendu parler d'Amy Winehouse avant de la découvrir cet été... dans les promos d'AMC pour la série Mad Men (Ah? elle est connue?... Au temps pour moi... *shame*)
[Oui, je suis ce genre de personne totalement déconnectée musicalement.]

Pourquoi donc une catégorie "Musique" ?
Parce que, en dépit de tous mes décalages, de toutes mes erreurs de jugement et de mon absence de culture musicale, il reste quand même un univers pas forcément, mais éclectique et sans prétention : quelques coups de coeur de temps en temps, et des découvertes que j'aimerais malgré tout partager... Donc, une fois le lecteur averti, pourquoi pas ? Sachez vous montrer conciliant.

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d99ddedca4dfd0d855b219e98342afa2.jpgAujourd'hui, versons un peu dans l'originalité puisque ce petit billet est consacré à de la J-Pop, avec un zoom sur un groupe japonais, qui est un de mes coups de coeur de cet automne. Il s'agit de Bahashishi.

Initialement, j'ai véritablement craqué pour leur ovni musical, délicieusement dépaysant qu'est leur morceau estival Oasis. Empreint d'une légèreté toute estivale, c'est une composition rafraîchissante à l'enthousiasme contagieux. Il y a quelque chose de terriblement addictif, quasi-jubilatoire, à écouter cette musique entraînante. Il flotte sur cette chanson une ambiance quasi-surréaliste, presque féerique, que domine la superbe voix, si particulière, de la chanteuse du groupe, Yurari. C'est avec un plaisir constamment renouvelé que j'écoute cette chanson.

Le PV est à l'image de la chanson, plutôt étrange, moins abouti sans doute que ne l'est la chanson musicalement parlant, mais l'histoire mérite que l'on s'y intéresse :

3c4c48c7d415e1cc0cfeac94b2af81a9.jpgPlus récemment, le groupe a sorti en octobre un nouveau single. L'identité du groupe est toujours présente. Plus standardisée qu'Oasis, Yakusoku se rapproche des précédentes compositions de Bahashishi, en particulier du style du single Kimagure na Nagareboshi. Plutôt mélancolique, empreint d'une certaine douceur, c'est dans un rythme résolument plus calme que cette nouvelle chanson prend son envol progressivement. Si elle fait preuve de moins d'originalité, reste ce style qui confère une identité propre à chacune de leurs chansons. Et surtout, demeure la voix si atypique de la chanteuse, qui dégage une force particulière, presque transcendante. Au fil des titres, elle continue de me toucher toujours autant.

Voici le PV de Yakuso :

A chaque fois, l'univers musical de Bahashihi réussit à me transporter, alternant un côté chaleureux et une impression plus intrigante, voici un petit coup de coeur qui ne semble pas se démentir.

20.11.2007

[Turbulences sociales] Interrogations sur la légitimité du vote électronique

Avant ma note explicative sur le vote en AG, une petite parenthèse sur une technique particulière, dont la pratique connait un véritable boom (circonstancié) actuellement.
Cette technique, surfant sur un effet de mode, consécration de l'entrée des conflits sociaux dans le monde moderne, est le fameux vote électronique.

Quelle est sa légitimité ? Pourquoi est-il organisé ? Offre-t-il une porte de sortie locale à la crise ?

La légitimité du vote électronique est-elle moins sujet à polémique que celle de l'AG ? Certes, il s'assure que seuls les étudiants de l'université se voient offert la possibilité de s'exprimer. Si le taux de participation n'atteint pas des sommets (et ne dépassera pas plus les 50% que lors d'une AG), il sera généralement plus élevé. Seulement, à l'heure des procès d'intention concernant le processus AG-esque, le vote électronique bénéficie-t-il réellement d'une légitimité plus importante, ou n'est-il pas simplement accueilli en tant que manifestation d'une reprise en main de l'autorité par ceux qui s'opposent au blocage ?
Le vote électronique suppose en premier lieu, un accès internet disponible sur un court laps de jours. Quoiqu'on en dise, un grand nombre d'étudiants, surtout dans les premières années, se contentent d'avoir internet "chez les parents". Le service des ordinateurs de la fac ? Mais l'université étant par définition fermée, aucun accès n'est garanti aux salles informatiques. La BU et ses ouvertures à éclipse offre un moyen de secours aux étudiants les plus motivés, mais vous devez avoir la chance de votre côté, pour tenter l'aventure lors de la bonne seule tranche horaire où elle est ouverte en ce temps troublés... On devine le premier argument qui sera formulé comme un simple réflexe : l'accès au vote électroniques, simple reflet des disparités sociales ? Il offre ainsi un argument évident pour décrédibiliser le résultat. Une organisation qui conditionne le droit de vote à la possession d'un ordinateur et d'un accès internet, est-ce que ce n'est pas une base bénie, une discrimination qui permet d'illustrer l'image de lutte des classes qui conviendra parfaitement aux apprentis troskistes.

Suivant ce chemin de réflexion, on songe à un des reproches les plus récurrents fait aux AG, celui d'être organisées par des "pro-blocage". Les syndicalistes ne prétendent pas tendre à l'objectivité : le vote y est prévu de telle façon qu'il doit avoir toutes les chances de tourner en leur faveur. Mais si le vote en AG est organisé par des pro-blocages, que penser du vote organisé par la direction de l'université ? Si la suspicion ne touche pas le même camp, il est aisé de deviner quels arguments seront opposés aux résultats d'un vote électronique. L'intervention d'une autorité institutionnelle biaise les vues, dépouillant les protestataires du sentiment grisant d'avoir pleinement les choses en main. C'est un transfert du pouvoir, de l'étudiant à l'autorité. Par définition, le contestataire ne pourra l'accepter. Il n'est pas ici question de grands principes abstraits, de démocratie. Ce qui est réellement en cause, c'est la légitimité du vote.
Quelle est la légitimité de l'intervention de la direction de l'université, ouvertement contre le blocage, dans un mouvement étudiant ? Les étudiants qui ne veulent pas de ce mouvement applaudissent évidemment cette reprise de l'initiative. Parallèlement, ceux qui sont impliqués dans le mouvement ne peuvent concevoir se laisser dépouiller du processus unanimement consacré, quasi-sanctifié, de l'Assemblée Générale.

A nouveau, le fossé se creuse entre les deux camps. Deux votes, deux légitimités. Une lutte d'influence sous-jacente qui apparaît évidente. Car, très pragmatiquement, un simpe constat s'impose : le vote électronique est le seul moyen pour l'université de reprendre la main dans un campus bloqué. Les étudiants contestataires, par leur qualité même d'étudiant, peuvent prétendre parler au nom d'une masse abstraite de camarades. En revanche, la présidence de l'université, détachée de toute réalité, généralement contestée jusqu'au sein du personnel même (les luttes internes de pouvoir au sein des universités sont comme dans toutes institutions), est en quête de légitimité. C'est pour cela qu'elle organise une consultation électronique. L'objectif est double et la réussite garantie. D'une part, elle prive les syndicalistes pro-blocages de leur légitimité supposée démocratique. Elle brise le monopole d'une représentation étudiante. Dans le même temps, d'autre part, elle obtient par ce vote un véritable mandat de la part d'étudiants, restés pour la plupart jusqu'alors complètement passifs face à un conflit qu'ils ont subi sans prendre part au processus de l'AG, majorité silencieuse non impliquée.

Si sa légitimité varie selon l'opinion de l'étudiant interrogé, le vote électronique est en réalité, surtout, la première étape nécessaire pour que la direction de l'université puisse se ré-approprier l'initiative dans ce conflit et cesse de se cantonner à un rôle passif, purement administratif.


Reste que, loin de ces considérations polémiques, hier soir, je me suis employée à suivre le processus organisé par ma fac pour voter électroniquement. Et donc, concrètement, comment ça marche ?

Si le vote était présenté comme ayant commencé vendredi, hier soir était la première fois que je parvenais à accéder à la fameuse enquête. Les données électroniques étant nécessaires, il m'a fallu une heure de spéléologie intensive dans les papiers d'inscription pour retrouver ces fameux identifiants.

Une fois -difficilement- connecté, il suffit de se laisser guider.

Il y avait alors 3571 réponses (sur les 20 000 étudiants environ que compte l'université).

A donc voté.

Les résultats seront connus cet après-midi. Soyons franc : l'issue du vote électronique ne laisse guère de doute. Mais une AG est d'ores et déjà programmée pour demain.

Vote électronique, AG... ?
Ou plutôt : présidence de l'université ou syndicats, qui l'emportera ?

19.11.2007

[Humeur] Sur un air vain de 'déjà vu'...

Les jours, puis les semaines défilent... Les conflits s'enlisent. Les nerfs se tendent. Ce mois de novembre sombre peu à peu dans un marasme généralisé. Les rebondissements se répètent. Les mêmes rituels, encore et encore. Toujours. Les mêmes oppositions, les mêmes arguments assénés de part et d'autre, comme une pièce parfaitement huilée dont chaque réplique serait déjà écrite.

Et vous, au milieu, étrange individu non identifié égaré dans ce tourbillon. Il ne vous reste qu'une seule interrogation : où peuvent-ils encore trouver la force, la motivation, de mener ce ballet incessant, entêtant, qui navigue sans direction ? Partout où vous vous rendez, crises de nerfs et prises de bec rivalisent d'intensité. L'isolement n'est pas une option. Du campus à la gare... De la gare au campus... Mais vous n'y prenez plus part. Vous avez depuis longtemps constaté la vanité de ces brusques expressions qui ne font qu'ajouter à la dramatisation ambiante. 

Vous subissez, mais n'avez plus la force de participer. Après la diplomatie des premiers jours, après l'agacement des derniers jours, peu à peu les enjeux se sont détaché... Il ne reste que l'arrière goût amer d'une lassitude à peine contenue. L'apathie vous gagne. Le climat délétère ronge un moral déjà chancelant. Les interrogations constantes sur le devenir de vos activités du lendemain, l'incertitude qui domine tous vos trajets quasi-quotidiens, créent un stress insidieux qui achève toutes velléités de reprise en main.

Grève, Fac, Blocage, SNCF, Grève... Ritournelle incessante, obsédante, épuisante.

Je ne juge pas. Je ne juge plus. Je rêve juste de m'enfuir. Quelques jours loin de cette agitation éreintante, loin de ce conflit permanent.

Juste fermer les yeux. Quelques secondes...

18.11.2007

[Série] Battlestar Galactica - Razor

  

Disons le franchement, j'attendais ce téléfilm Razor avec un mélange d'appréhension et d'excitation. Appréhension parce que, des mois après, je ne sais toujours quoi penser du final de la saison 3 de Battlestar Galactica. Et ces cinq dernières minutes continuent de tourner dans ma tête, comme un sommet d'irréalisme qui vous fait vous interroger sur les compétences motivations des scénaristes. Au-delà des révélations finales, il faut dire que mon intérêt s'était détaché au fil de la saison. Après une première moitié très convaincante, les méandres amoureux vaguement soapesques et quelques facilités scénaristiques plus tard, l'identité de Battlestar Galactica s'était égarée en cours de route. Qu'allait-on retrouver dans ce téléfilm ?
Pourtant, parallèlement, comment ne pas ressentir une pointe d'excitation, alors Ron Moore se proposait de nous conter l'histoire du Pegasus, sombre vaisseau qui constitua un des tournants marquants de la saison 2.

Alors, certes, la saison 2 apparaît bien lointaine dans mes obscurs souvenirs. Certes, on éprouve un sentiment de décalage, de frustration, entre nos préoccupations actuelles concernant la suite de BSG et les enjeux dans lesquels ce téléfilm nous replonge. Mais, cette heure et demie réussit une oeuvre de réconciliation salvatrice.
Est-ce la soudaine nostalgie de retrouver une époque révolue ? Serait-ce l'étrange impression qu'au-delà des horreurs qu'ils ont déjà vécu, nos personnes récurrents sont encore si innocents ? A moins que cela soit la résurrection de l'identité forte de BSG, de ce qui a fait la réputation et le succès de cette série que l'on retrouve au détour de tous ces flash-back ?

On éprouve une double impression à la fois nostalgique et rafraîchissante, qui fait finalement de Razor une petite réussite qu'il convient de saluer à sa juste valeur.

   

Les premières minutes permettent (opportunément) aux scénaristes de replacer le contexte de leur histoire. Apollo vient de se voir confier le commandement du Pegasus par son père, après les morts successives des trois derniers commandants. Tout en suivant l'installation d'Apollo, puis sa première mission, de multiples flash back reconstituent les évènements qui ont conduit à cette tragédie, dont le destin scellé d'une Kendra à la dérive sera le dernier acte.

On s'immerge dans une tension constante, alors même que le suspense est totalement absent des décisions qui s'enchaînent, tel un engrenage inévitable. Le téléspectateur se souvient des "méfaits" de Cain. Du meurtre de son XO jusqu'à l'exécution de civils, aucun des évènements ne nous prend par surprise. Cependant, cela n'atténue pas l'impact de ces scènes qui restent d'une force dérangeante. Au contraire, cela confère une perspective plus profonde et plus riche à des échanges qui auraient pu être anodins sur le moment. Ainsi, comment ne pas ressentir de façon particulière cette scène d'ouverture qui nous offre un moment de complicité et d'évidente confiance entre Cain et son XO, alors que nous savons ce que quelques jours plus tard, Cain sera amenée à faire ?

On suit la descente progressive de Cain, dans la noirceur de choix de plus en plus extrêmes, de plus en plus destructeurs. A ce titre, avoir imaginé que Gina était son amante, donne finalement aux évènements une touche personnelle qui permet d'éclairer le masque de glace dans lequel se coule progressivement Cain. La trahison est totale. Le destin de Cain est aussi scellé, le téléspectateur sachant qu'elle mourra par la main de Gina.  Je trouve que c'est un choix intéressant, bien exploité par les scénaristes.



Au final Razor ne nous réserve pas de révélations particulières. La fin du téléfilm permet en plus de renouer avec le présent du téléspectateur et la saison 4 (seulement annoncée pour avril, c'est du sadisme !), comme l'hybride révèle à Kendra que Kara, "héraut de l'Apocalypse", conduira l'humanité à sa destruction.

Le dialogue final entre Lee et son père est une conclusion toute en nuance, caractérisant parfaitement ces deux personnages (et leurs différences), qui permet de clôturer avec justesse ce chapitre noir, rouvert le temps d'un téléfilm, qui marqua durement les semaines ayant suivi la destructions des colonies.

Bilan : Razor st une tragédie dont le destin des personnages est déjà scellé, qui nous raconte, en flash-back, l'engrenage des choix qui conduisit Cain aux extrémités que l'on connaît, tout en suivant le dernier acte de cette pièce. Car, comme le dit Kendra : elle symbolise l'héritage de Cain. Jusqu'au bout. Jusqu'à la fin et le sacrifice qui est avant tout une délivrance. La conclusion de la quête impossible d'une rédemption.

C'est du Battlestar Galactica convaincant. Avec la classe et la noirceur subtile qui ont fait le succès de la série.
De quoi me redonner confiance pour la saison 4 à venir.

A voir : la bande-annonce de Sci-Fi (le téléfilm est censé être diffusé le 24 novembre prochain seulement) :

17.11.2007

Xavier Martin ou la relecture des philosophes des Lumières : quel humanisme ?

29b4a46c5a2773c5278e4bbfd0032a78.jpgXavier Martin, professeur de philosophie du droit à l'Université d'Angers, a entamé depuis plus d'une dizaine d'années une relecture des philosophes des Lumières, nous livrant une étude dans laquelle il prend un évident malin plaisir à pourfendre les mythes et autres idées reçues encore véhiculées sur cette époque. Ses livres se lisent avec cette avidité singulière éprouvée en ayant l'impression de transgresser certains tabous. Le lecteur suit presque grisé cette pseudo aventure, hors des sentiers académiques. Le style, riche et rythmé, confère une dynamique appréciable, qui rend la lecture aisée. Si bien qu'on ne regrette pas la balade dans les écrits du XVIIIe siècle qui nous est offerte.

L'esprit des Lumières tant célébré aurait-il quelques teintes d'obscurités, égarées par la mémoire collective ?

Jugez plutôt. Parmi ses différentes approches, Xavier Martin s'intéresse tout particulièrement à l'"humanisme" des Lumières, qui obtient un traitement de faveur. Le lecteur découvre le portrait déroutant d'un homme, réduit à l'état dépravé d'"être grégaire", en ressortant finalement totalement déshumanisé. La thématique d'une animalité de l'homme est abondamment glosée. Xavier Martin illustre son étude par un recours fréquent aux citations directes des auteurs les plus représentatifs. Si tout le monde a gardé en mémoire le célèbre "loup" de Hobbes, le lecteur découvre l'indulgence paternelle d'un Mirabeau, soulignant que l'homme est avant tout "un animal bon et juste, et qui veut jouir" (la quête des plaisirs est parfaitement légitime).

Cependant, au fur et à mesure que les descriptions se précisent, le tableau s'obscurcit. Même le mythe du bon sauvage de Rousseau ne résiste pas à une étude plus approfondie. Car l'optimisme de cet "homme sauvage [qui vivrait] en paix" vaut uniquement "quand il a dîné" s'empressait d'ajouter Rousseau. Ces quelques mots effacés par l'histoire confèrent soudain un tout autre sens à la démonstration du genevois.

Point de salut dans l'État de nature, puisque, comme le déclare Diderot, les hommes y sont des "hordes qui se recomposent au gré des fringales". L'homme allait-il trouver grâce auprès de ces intellectuels, une fois entré en société ? Que nenni.

Certes, Voltaire a l'amabilité de découvrir un petit nombre de penseurs... dont la proportion au sein de la population, "chez beaucoup de nations" (?), se rapporterait à un pour cent "bêtes brutes appelées hommes". Mais la frontière avec le règne animal se trouble un peu plus, à mesure que les pages se tournent. Tandis que Diderot décèle une part d'humanité dans tout animal puisque "tout animal est plus ou moins homme", l'abbé Sieyès, dans un excès de pieuse miséricorde, classe les hommes "chez les animaux intelligents". Mais au fil de la démonstration, la dévaluation de l'homme se poursuit, relégué à l'état infra-animal, en raison d'un instinct "perverti" par cette raison humaine qui l'entrave. 

069443002f8eaa49af053f167d5aa4c0.jpgSi bien que, tandis que Simon célèbre ses chères abeilles, en saluant "le gouvernement admirable de [leur] République", le salut de l'homme en société passe par sa transformation en automate. Helvetius l'assimile à un simple rouage de la mécanique sociale. Mais, sous la plume des auteurs des Lumières, la consécration de la "marionnette humaine" légitimise la thématique d'une élite manipulant le simple grégaire.

Brisant la ligne de démarcation entre démocratie et totalitarisme, Rousseau explique qu'il faut "rendre les hommes tel qu'on a besoin qu'ils soient". Un objectif ultime s'impose alors : corriger cet ouvrage si peu fonctionnel de la nature qu'est l'être humain. Poursuivant la quête des remèdes, une idée s'insinue : celle de flatter l'être humain pour faire en sorte qu'il "s'imagine responsable de ses actes et intentions". Voltaire adresse ainsi un conseil approprié : il faut "donner l'illusion de la liberté aux gouvernés".

Si Rousseau concède que l'homme peut certes "penser", sa définition douche l'éphémère triomphalisme du lecteur. "Penser" dans le langage des Lumières s'assimile à un état passif, débouchant sur une simple conscience mécanique. C'est la consécration la plus absolue du déterminisme. Helvetius décortique ainsi le psychisme humain, en le réduisant à une réception de stimulis extérieurs qui le façonnent. L'homme n'est plus que le jeu aveugle de ses appétits.

Au fil des pages, l'image sanctifiée de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen devient floue, tandis que les Lumières s'éteignent. Quelle est... où est... cette liberté individuelle des Lumières que les révolutionnaires auraient consacrée ? Dans ce vase-clos où règne un sensualisme presque inquiétant, le style dynamique de l'auteur pousse à la réflexion, tout en autorisant le maintien d'une distance, entre indulgence et amusement.

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Jean Huber (1721-1786), Le repas des philosophes (1772-1773)

Si Xavier Martin désacralise le mythe de l'humanisme patenté des Lumières avec un enthousiasme presque gourmand, l'utilisation abondante de citations et extraits utilisés rend sa démonstration très vivante. Il dépoussière de vieux textes oubliés et redécouvre des auteurs, laissés pour compte du train de l'histoire. 
Car, que l'on soit séduit ou non par les thèses développées, l'attrait est sans doute ailleurs. La controverse permet à l'auteur de rafraichir des terrains que l'on aurait pu croire trop balisés. Tout en s'amusant consciencieusement à déstabiliser le pied d'estale sur lequel reposent les Lumières, l'attrait réel de ces livres ne serait-il pas avant tout, en proposant un nouvel éclairage, de réintroduire un intérêt, de redéfinir des enjeux, afin de (re)découvrir ces auteurs ?


Parmi les diverses récidives de Xavier Martin, je vous conseille :
- "L'homme des droits de l'homme et sa compagne (1750-1850). Sur le quotient intellectuel et affectif du "bon sauvage" (2001, DMM, 288 pages) -> Qui mériterait sans doute un billet uniquement consacré à la conception de la femme par les Lumières !
-
"Nature humaine et Révolution française : Du siècle des Lumières au Code Napoléon" (2002, DMM, 304 pages)
- "Voltaire méconnu - Aspects cachés de l'humanisme des Lumières" (2006, DMM, 352 pages).

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