10.01.2008
[Livre] La trilogie des magiciens, de Katherine Kurtz
Errant sans but dans les rayons d'une librairie (attitude aussi irresponsable que dangereuse pour mon compte en banque), je suis tombée en arrêt sur les rééditions par Pocket des différentes trilogies fondatrices de Katherine Kurtz (avec une fusion des trois tomes pour l'occasion). J'avoue qu'elle est restée une de mes auteurs favoris de Fantasy, un genre littéraire que j'ai toujours particulièrement affectionné. Et tant pis pour les mauvaises langues qui aiment à médire sur cette supposée sous-culture au sujet de laquelle elles ne savent qu'étaler leur ignorance en recyclant des préjugés caricaturaux qu'elles ne sont pas en mesure d'étayer sérieusement.
Enfin, comme je n'avais plus relu cette oeuvre depuis longtemps, je n'ai guère hésité à venir allourdir un peu plus les rayons déjà surchargés de ma bibliothèque (de toute façon, plus aucun livre ne peut matériellement y être casé).
L'occasion donc d'une brève review sur ce livre dont la relecture m'a rappelé combien je l'appréciais (La Trilogie des Rois, préquelle très aboutie qui doit pourtant, à mon sens, être lue après cette première trilogie, sera sans doute reviewée prochainement).
Quatrième de couverture :
Tout commence lors d'une partie de chasse, quand Brion Haldane, le roi de Gwynedd, meurt d'une crise cardiaque, provoquée par une puissante magicienne derynie. Kelson, encore adolescent, succède à son père. Alaric Morgan, l'un des rares Derynis de Gwynedd qui ose afficher ses origines et ses pouvoirs, sait comment transmettre à Kelson les pouvoirs magiques inhérents à la charge royale dans la dynastie des Haldanes. Kelson en aura grand besoin: révoltes localisées, complots de certains nobles, emprise croissante de la hiérarchie religieuse... Mais au Conseil de Régence, Jehana, la veuve de Brion veut faire condamner Morgan comme traître et hérétique, afin que son fils ne perde pas son âme en étant corrompu par la magie derynie... Situé dans un Moyen Age alternatif, le monde est l'enjeu d'une lutte entre les humains et les Derynis race d'apparence humaine aux pouvoirs psi innés. La trilogie des magiciens (Le réveil des magiciens, La chasse aux magiciens, Le triomphe des magiciens) ouvre le cycle des Derynis, l'une des œuvres les plus importantes de la fantasy contemporaine.
Avis :
Ces magiciens désignés dans le titre s'appellent les Derynis, petite partie minoritaire de la population, qui présente des capacités particulières. Le récit s'inscrit dans une épopée intéressante. Si le style et l'univers ne sont pas encore aussi assurés que dans les trilogies suivantes, il est difficile de ne pas se laisser happer par l'esprit qui souffle sur ce roman. Les intrigues de cours s'esquissent, la psychologie des personnages se creusent au fil des pages et des tomes. Il règne une atmosphère tendue. Les rebondissements ne manquent pas, mais l'auteur refuse de sacrifier la construction des intrigues et des protagonistes au nom de la simple action.
En effet, ce qui constitue l'atout indéniable de ces livres est la cohérence et la complexité de l'univers créé. A la différence de trop nombreux livres du même genre, l'auteur s'attache à dépeindre une société dans son ensemble. Elle s'attarde sur différents éléments, faits sociaux ou tensions dynastiques, qui confèrent une dimension de réalité à l'histoire. Les parallèles avec le monde moyen-âgeux (autour du XIIe-XIIIe siècle) sont flagrants, mais travaillés. S'esquisse déjà une constante dans ses ouvrages qui est l'importance du rôle de la religion, plus en tant qu'institution que simple croyance. L'auteur crée toute une organisation ecclésiastique complexe, reposant sur un système de croyances dogmatiques très abouti, mais dont l'élément conjoncturel est mis en avant, qui joue un rôle majeur dans l'histoire. Cet élément religieux (l'auteur s'inspire du catholicisme, dont elle arrange certains aspects, notamment une centralisation toute relative), construit avec un souci du détail admirable, permet justement de poser des bases plus profondes au récit. Pouvoir et contre-pouvoir s'influencent et se contrent au détour des chapitres, chacun cherchant à promouvoir ses intérêts ou ses vues.
Si une constante de ce que l'on appelle couramment la high fantasy réside dans une vision plutôt manichéenne de l'univers, le ton est cependant plus nuancé qu'un simple lutte du bien contre le mal. Cela est en grande partie dû à la multiplicité et la diversité des acteurs qui interviennnent. Chacun suivant un agenda spécifique, où ce sont avant tout les intérêts particuliers qui les motivent.
L'écriture est riche et vivante. Le dépaysement garanti. Les thématiques abordées permettent à l'auteur de ne pas s'enfermer dans un seul genre. L'évènement déclencheur et le fil rouge du livre est la transition dynastique avec l'accession au pouvoir de Kelson, et sa progressive prise en main du Royaume. Cependant, la vie des différents protagonistes, si elle tourne autour du pouvoir, se décline dans toutes ses dimensions, amitié, amour et trahison sont au rendez-vous.
Si la complexité de l'univers des Derynis n'est pas encore pleinement exploitée, notamment la géopolitique en dehors du Royaume de Gwynedd qui reste floue, et que beaucoup de questions demeurent sans réponse, l'ensemble est cependant convaincant.

Bilan : Un coup de coeur qui ne se dément pas. La Trilogie des Magiciens reste un vrai classique de high fantasy.
Si dans l'oeuvre de Katherine Kurtz, je reste sans doute plus marquée par la Trilogie des Rois, à mon sens plus approfondie, la Trilogie des Magiciens s'en démarque par un certain optimisme, un roman d'aventures moyen-âgeuses moins sombre que ses préquelles. Le premier tome marque une innocence que le récit perd, certes, peu à peu, mais qui n'est jamais totalement écartée. Il n'y a pas l'aspect tragique de la Trilogie des Rois.
10:30 Publié dans Aventures livresques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : katherine kurtz, la trilogie des magiciens
26.11.2007
[Livre] La ferme des animaux, de George Orwell

1984 est passé à la postérité en tant que métaphore symbolique, en devenant une année -ou plutôt un titre- que l'on écrit aujourd'hui comme un réflexe sur les pancartes des manifestations protestant contre des mesures gouvernementales jugées liberticides.
Or, plusieurs années auparavant, George Orwell avait publié un premier ouvrage à portée politique, qui s'inscrit dans cette même réflexion anti-totalitaire. Injustement moins connu, paru en 1945, ce livre mérite tout autant d'être lu. Il s'agit "La ferme des animaux".
D'un pessimisme déterministe dont la froideur implacable ne semble accorder aucun espoir au lecteur, ce court roman capte avec la simplicité désarmante de la fable les dérives d'un système. Avec en point de mire évident, l'URSS.
Un certain 21 juin eut lieu en Angleterre la révolte des animaux. Les cochons dirigent le nouveau régime. Snowball et Napoléon, cochons en chef, affichent un règlement :
"Tout ce qui est sur deux jambes est un ennemi. Tout ce qui est sur quatre jambes ou possède des ailes est un ami. Aucun animal ne portera de vêtements. Aucun animal ne dormira dans un lit. Aucun animal ne boira d'alcool. Aucun animal ne tuera un autre animal. Tous les animaux sont égaux."
Le temps passe. La pluie efface les commandements. L'âne, un cynique, arrive encore à déchiffrer:
"Tous les animaux sont égaux, mais (il semble que cela ait été rajouté) il y en a qui le sont plus que d'autres".
Critique :
Plus accessible que 1984 par la simplicité du style et la brièveté du récit, George Orwell nous livre une démonstration implacable, toute aussi pessimiste et efficace, qui permet une analogie facile avec la dérive progressive que connut l'URSS. Des soubresauts révolutionnaires à l'instauration de la nouvelle société, en passant par les difficultés de l'instauration du nouveau gouvernement, l'auteur reproduit des luttes de pouvoir familières, dans le cadre fictif d'une ferme qui lui permet de livrer un plaidoyer anti-totalitaire, véritable incarnation des lendemains de révolution qui font déchanter.
Il serait réducteur de limiter la portée de La ferme des animaux en un réquisitoire contre l'emprise stalinienne en URSS. Plus généralement, plus profondément, ce livre est un vibrant pamphlet dénonçant la perversion et le détournement des idéaux originaux d'une révolution, mettant en scène leur substitution progressive par des dogmes désincarnés, étiquettes vides qui s'effritent. Au fil des pages, l'auteur expose, de façon implacable, la faillite morale d'une révolution populaire, suivant un schéma, dont la répétition tenace à travers l'Histoire ne saurait le cantonner à la seule révolution russe. Il s'agit finalement d'un clairvoyant récit de politique-fiction, qui n'a de fictif que ses personnages, animaux de la ferme, figures confortablement anonymes, derrière lesquels le lecteur replace, sans peine, de lui-même, pour chacun -du Cochon Napoléon à Snowball-, des figures historiques.
Le travestissement du roman politique dans le format d'une fable, en situant l'action dans une ferme, n'entrave en rien l'efficacité de la démonstration. Au contraire, par cette déshumanisation artificielle autant qu'excessive, George Orwell confère une dimension supplémentaire à son récit. Détachée de toute référence directe à la réalité, mais s'en inspirant constamment, l'histoire se change en symbole d'un schéma de dégénérescence immuable.
La ferme des animaux, par son vase-clos, est une contre-utopie. L'auteur y condamne avec force la croyance dans la perfectibilité artificielle d'une société, dans le remodelage d'un "être nouveau", produit artificiel d'un système de pensées. En contraste avec la légèreté apparente du cadre de l'histoire, ce roman laisse un arrière-goût très amer au lecteur. Le pessimisme d'Orwell y ressort à chaque ligne, conférant à son récit un caractère inévitable, qui ne laisse guère de place à l'espoir. Les dérives stigmatisées avec une telle clarté peuvent-elles être évitées ? Si l'auteur, comme dans 1984, cherche à susciter la réaction du lecteur, il n'esquisse aucune possibilité d'alternative ; mais initie et provoque indubitablement la réflexion.
Parabole pessimiste et clairvoyante, glaçante et réfléchie, ce réquisitoire implacable qui dissèque méthodiquement les rouages de la dérive totalitaire d'une révolution mérite une lecture attentive, qui est pleine d'enseignement.
13:15 Publié dans Aventures livresques | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : la ferme des animaux, george orwell
17.11.2007
Xavier Martin ou la relecture des philosophes des Lumières : quel humanisme ?
Xavier Martin, professeur de philosophie du droit à l'Université d'Angers, a entamé depuis plus d'une dizaine d'années une relecture des philosophes des Lumières, nous livrant une étude dans laquelle il prend un évident malin plaisir à pourfendre les mythes et autres idées reçues encore véhiculées sur cette époque. Ses livres se lisent avec cette avidité singulière éprouvée en ayant l'impression de transgresser certains tabous. Le lecteur suit presque grisé cette pseudo aventure, hors des sentiers académiques. Le style, riche et rythmé, confère une dynamique appréciable, qui rend la lecture aisée. Si bien qu'on ne regrette pas la balade dans les écrits du XVIIIe siècle qui nous est offerte.
L'esprit des Lumières tant célébré aurait-il quelques teintes d'obscurités, égarées par la mémoire collective ?
Jugez plutôt. Parmi ses différentes approches, Xavier Martin s'intéresse tout particulièrement à l'"humanisme" des Lumières, qui obtient un traitement de faveur. Le lecteur découvre le portrait déroutant d'un homme, réduit à l'état dépravé d'"être grégaire", en ressortant finalement totalement déshumanisé. La thématique d'une animalité de l'homme est abondamment glosée. Xavier Martin illustre son étude par un recours fréquent aux citations directes des auteurs les plus représentatifs. Si tout le monde a gardé en mémoire le célèbre "loup" de Hobbes, le lecteur découvre l'indulgence paternelle d'un Mirabeau, soulignant que l'homme est avant tout "un animal bon et juste, et qui veut jouir" (la quête des plaisirs est parfaitement légitime).
Cependant, au fur et à mesure que les descriptions se précisent, le tableau s'obscurcit. Même le mythe du bon sauvage de Rousseau ne résiste pas à une étude plus approfondie. Car l'optimisme de cet "homme sauvage [qui vivrait] en paix" vaut uniquement "quand il a dîné" s'empressait d'ajouter Rousseau. Ces quelques mots effacés par l'histoire confèrent soudain un tout autre sens à la démonstration du genevois.
Point de salut dans l'État de nature, puisque, comme le déclare Diderot, les hommes y sont des "hordes qui se recomposent au gré des fringales". L'homme allait-il trouver grâce auprès de ces intellectuels, une fois entré en société ? Que nenni.
Certes, Voltaire a l'amabilité de découvrir un petit nombre de penseurs... dont la proportion au sein de la population, "chez beaucoup de nations" (?), se rapporterait à un pour cent "bêtes brutes appelées hommes". Mais la frontière avec le règne animal se trouble un peu plus, à mesure que les pages se tournent. Tandis que Diderot décèle une part d'humanité dans tout animal puisque "tout animal est plus ou moins homme", l'abbé Sieyès, dans un excès de pieuse miséricorde, classe les hommes "chez les animaux intelligents". Mais au fil de la démonstration, la dévaluation de l'homme se poursuit, relégué à l'état infra-animal, en raison d'un instinct "perverti" par cette raison humaine qui l'entrave.
Si bien que, tandis que Simon célèbre ses chères abeilles, en saluant "le gouvernement admirable de [leur] République", le salut de l'homme en société passe par sa transformation en automate. Helvetius l'assimile à un simple rouage de la mécanique sociale. Mais, sous la plume des auteurs des Lumières, la consécration de la "marionnette humaine" légitimise la thématique d'une élite manipulant le simple grégaire.
Brisant la ligne de démarcation entre démocratie et totalitarisme, Rousseau explique qu'il faut "rendre les hommes tel qu'on a besoin qu'ils soient". Un objectif ultime s'impose alors : corriger cet ouvrage si peu fonctionnel de la nature qu'est l'être humain. Poursuivant la quête des remèdes, une idée s'insinue : celle de flatter l'être humain pour faire en sorte qu'il "s'imagine responsable de ses actes et intentions". Voltaire adresse ainsi un conseil approprié : il faut "donner l'illusion de la liberté aux gouvernés".
Si Rousseau concède que l'homme peut certes "penser", sa définition douche l'éphémère triomphalisme du lecteur. "Penser" dans le langage des Lumières s'assimile à un état passif, débouchant sur une simple conscience mécanique. C'est la consécration la plus absolue du déterminisme. Helvetius décortique ainsi le psychisme humain, en le réduisant à une réception de stimulis extérieurs qui le façonnent. L'homme n'est plus que le jeu aveugle de ses appétits.
Au fil des pages, l'image sanctifiée de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen devient floue, tandis que les Lumières s'éteignent. Quelle est... où est... cette liberté individuelle des Lumières que les révolutionnaires auraient consacrée ? Dans ce vase-clos où règne un sensualisme presque inquiétant, le style dynamique de l'auteur pousse à la réflexion, tout en autorisant le maintien d'une distance, entre indulgence et amusement.

Jean Huber (1721-1786), Le repas des philosophes (1772-1773)
Si Xavier Martin désacralise le mythe de l'humanisme patenté des Lumières avec un enthousiasme presque gourmand, l'utilisation abondante de citations et extraits utilisés rend sa démonstration très vivante. Il dépoussière de vieux textes oubliés et redécouvre des auteurs, laissés pour compte du train de l'histoire.
Car, que l'on soit séduit ou non par les thèses développées, l'attrait est sans doute ailleurs. La controverse permet à l'auteur de rafraichir des terrains que l'on aurait pu croire trop balisés. Tout en s'amusant consciencieusement à déstabiliser le pied d'estale sur lequel reposent les Lumières, l'attrait réel de ces livres ne serait-il pas avant tout, en proposant un nouvel éclairage, de réintroduire un intérêt, de redéfinir des enjeux, afin de (re)découvrir ces auteurs ?
Parmi les diverses récidives de Xavier Martin, je vous conseille :
- "L'homme des droits de l'homme et sa compagne (1750-1850). Sur le quotient intellectuel et affectif du "bon sauvage" (2001, DMM, 288 pages) -> Qui mériterait sans doute un billet uniquement consacré à la conception de la femme par les Lumières !
- "Nature humaine et Révolution française : Du siècle des Lumières au Code Napoléon" (2002, DMM, 304 pages)
- "Voltaire méconnu - Aspects cachés de l'humanisme des Lumières" (2006, DMM, 352 pages).
16:15 Publié dans Aventures livresques | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : xavier martin, philosophie, lumières










