17.11.2007
Xavier Martin ou la relecture des philosophes des Lumières : quel humanisme ?
Xavier Martin, professeur de philosophie du droit à l'Université d'Angers, a entamé depuis plus d'une dizaine d'années une relecture des philosophes des Lumières, nous livrant une étude dans laquelle il prend un évident malin plaisir à pourfendre les mythes et autres idées reçues encore véhiculées sur cette époque. Ses livres se lisent avec cette avidité singulière éprouvée en ayant l'impression de transgresser certains tabous. Le lecteur suit presque grisé cette pseudo aventure, hors des sentiers académiques. Le style, riche et rythmé, confère une dynamique appréciable, qui rend la lecture aisée. Si bien qu'on ne regrette pas la balade dans les écrits du XVIIIe siècle qui nous est offerte.
L'esprit des Lumières tant célébré aurait-il quelques teintes d'obscurités, égarées par la mémoire collective ?
Jugez plutôt. Parmi ses différentes approches, Xavier Martin s'intéresse tout particulièrement à l'"humanisme" des Lumières, qui obtient un traitement de faveur. Le lecteur découvre le portrait déroutant d'un homme, réduit à l'état dépravé d'"être grégaire", en ressortant finalement totalement déshumanisé. La thématique d'une animalité de l'homme est abondamment glosée. Xavier Martin illustre son étude par un recours fréquent aux citations directes des auteurs les plus représentatifs. Si tout le monde a gardé en mémoire le célèbre "loup" de Hobbes, le lecteur découvre l'indulgence paternelle d'un Mirabeau, soulignant que l'homme est avant tout "un animal bon et juste, et qui veut jouir" (la quête des plaisirs est parfaitement légitime).
Cependant, au fur et à mesure que les descriptions se précisent, le tableau s'obscurcit. Même le mythe du bon sauvage de Rousseau ne résiste pas à une étude plus approfondie. Car l'optimisme de cet "homme sauvage [qui vivrait] en paix" vaut uniquement "quand il a dîné" s'empressait d'ajouter Rousseau. Ces quelques mots effacés par l'histoire confèrent soudain un tout autre sens à la démonstration du genevois.
Point de salut dans l'État de nature, puisque, comme le déclare Diderot, les hommes y sont des "hordes qui se recomposent au gré des fringales". L'homme allait-il trouver grâce auprès de ces intellectuels, une fois entré en société ? Que nenni.
Certes, Voltaire a l'amabilité de découvrir un petit nombre de penseurs... dont la proportion au sein de la population, "chez beaucoup de nations" (?), se rapporterait à un pour cent "bêtes brutes appelées hommes". Mais la frontière avec le règne animal se trouble un peu plus, à mesure que les pages se tournent. Tandis que Diderot décèle une part d'humanité dans tout animal puisque "tout animal est plus ou moins homme", l'abbé Sieyès, dans un excès de pieuse miséricorde, classe les hommes "chez les animaux intelligents". Mais au fil de la démonstration, la dévaluation de l'homme se poursuit, relégué à l'état infra-animal, en raison d'un instinct "perverti" par cette raison humaine qui l'entrave.
Si bien que, tandis que Simon célèbre ses chères abeilles, en saluant "le gouvernement admirable de [leur] République", le salut de l'homme en société passe par sa transformation en automate. Helvetius l'assimile à un simple rouage de la mécanique sociale. Mais, sous la plume des auteurs des Lumières, la consécration de la "marionnette humaine" légitimise la thématique d'une élite manipulant le simple grégaire.
Brisant la ligne de démarcation entre démocratie et totalitarisme, Rousseau explique qu'il faut "rendre les hommes tel qu'on a besoin qu'ils soient". Un objectif ultime s'impose alors : corriger cet ouvrage si peu fonctionnel de la nature qu'est l'être humain. Poursuivant la quête des remèdes, une idée s'insinue : celle de flatter l'être humain pour faire en sorte qu'il "s'imagine responsable de ses actes et intentions". Voltaire adresse ainsi un conseil approprié : il faut "donner l'illusion de la liberté aux gouvernés".
Si Rousseau concède que l'homme peut certes "penser", sa définition douche l'éphémère triomphalisme du lecteur. "Penser" dans le langage des Lumières s'assimile à un état passif, débouchant sur une simple conscience mécanique. C'est la consécration la plus absolue du déterminisme. Helvetius décortique ainsi le psychisme humain, en le réduisant à une réception de stimulis extérieurs qui le façonnent. L'homme n'est plus que le jeu aveugle de ses appétits.
Au fil des pages, l'image sanctifiée de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen devient floue, tandis que les Lumières s'éteignent. Quelle est... où est... cette liberté individuelle des Lumières que les révolutionnaires auraient consacrée ? Dans ce vase-clos où règne un sensualisme presque inquiétant, le style dynamique de l'auteur pousse à la réflexion, tout en autorisant le maintien d'une distance, entre indulgence et amusement.

Jean Huber (1721-1786), Le repas des philosophes (1772-1773)
Si Xavier Martin désacralise le mythe de l'humanisme patenté des Lumières avec un enthousiasme presque gourmand, l'utilisation abondante de citations et extraits utilisés rend sa démonstration très vivante. Il dépoussière de vieux textes oubliés et redécouvre des auteurs, laissés pour compte du train de l'histoire.
Car, que l'on soit séduit ou non par les thèses développées, l'attrait est sans doute ailleurs. La controverse permet à l'auteur de rafraichir des terrains que l'on aurait pu croire trop balisés. Tout en s'amusant consciencieusement à déstabiliser le pied d'estale sur lequel reposent les Lumières, l'attrait réel de ces livres ne serait-il pas avant tout, en proposant un nouvel éclairage, de réintroduire un intérêt, de redéfinir des enjeux, afin de (re)découvrir ces auteurs ?
Parmi les diverses récidives de Xavier Martin, je vous conseille :
- "L'homme des droits de l'homme et sa compagne (1750-1850). Sur le quotient intellectuel et affectif du "bon sauvage" (2001, DMM, 288 pages) -> Qui mériterait sans doute un billet uniquement consacré à la conception de la femme par les Lumières !
- "Nature humaine et Révolution française : Du siècle des Lumières au Code Napoléon" (2002, DMM, 304 pages)
- "Voltaire méconnu - Aspects cachés de l'humanisme des Lumières" (2006, DMM, 352 pages).
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